Remonter au niveau supérieur de l'arborescence "Wonder Mai 68"

 

 

 

 

Wonder, mai 68

10/06/1968 - Un moment de grâce.

 

 

Le récitant

Saviez-vous au moment du tournage, que cette séquence allait rester dans les annales du cinéma direct ?

 

Jacques Willemont

Oui. Je le savais. Toute l’équipe le savait. En raison de l'intensité de la scène portée par cette jeune femme, mais aussi par le choix esthétique du plan séquence.

 

Le récitant

Pourquoi un plan-séquence ?

 

Jacques Willemont

Aujourd'hui, cela semble évident. Avec une carte mémoire de 64 Go qui coûte 18 euros, il est possible d'enregistrer 4 heures de vidéo en HD. Les 10 mn de « Wonder » tiennent plus de 20 fois à l’aise. La même durée enregistrée en argentique 16mm (avec développement et tirage) coûte selon le procédé utilisé plus de 300 euros.

C'était d'autant moins évident que nous étions formé à l’IDHEC pour filmer en 35 mm avec des caméras de plus de 50 kg en studio. Et le découpage - champ-contre-champ, etc. – était dans toutes les têtes. Tous les films tournés par les étudiants étaient bâtis sur ce schéma.

Je connaissais évidemment le travail d'un homme comme Michel Brault - je ne sais plus quel film j’avais vu en premier, Les raquetteurs ou Pour la suite du monde - mais la décision de tourner la séquence en plan-séquence ne doit rien à ce précurseur du dit « cinéma direct ».

Ce fut une intuition : la voix de la jeune femme était tellement impérative qu’il fallait l’écouter. Alors je l’écoute et je tends le micro vers elle. Je l'ai pris en main parce qu'il n'est pas directionel du tout et que Liane, ingénieure du son débutante, a déjà beaucoup à faire avec le Nagra et son potentiomètre.

Comme Liane enregistrait le son en continu, on entend très bien les échanges entre les membres de l’équipe et les personnes autour de nous.

Aussi, on a la trace de ma décision de tourner en continu, « même si ma tête est dans le cadre » (voilà la bande que je vous propose d’écouter).

 

Le récitant

Pourquoi avez-vous confié la caméra à Bonneau ?

 

Jacques Willemont

Vous n'avez pas écouté, parce que je vous l'ai déjà dit. Il est vrai que cette situation est un peu étrange. Je quittais l’IDHEC comme directeur de la photo et je n’étais pas manchot : je tournais déjà beaucoup.

Alors que Pierre Bonneau était étudiant de première année, assez peu expérimenté, me semble-t-il.

Il tient la caméra parce j’avais passé un « contrat » avec Richard Copans. Dans les premiers jours de l’occupation. Vers le 22 ou 23 mai. Le jour de l’Ascension, je crois. Il m’a téléphoné et m’a demandé de prendre en charge une "formation" des premières années au tournage à la caméra. Pour bien montrer que l'on pouvait se passer des profs. Pas toujours à la hauteur. 

Edinger et Copans ne s'en souviennent pas. Ou ne veulent pas s'en souvenir. 

Mais, réflechissez ! Je répète : pourquoi aurai-je confié la caméra à un débutant ?

 

Liane Willemont

Pierre Bonneau était sur le tournage, par hasard.

 

Le récitant

Expliquez-moi.

 

Jacques Willemont

Je l'ai compris il y a deux semaines, en parlant avec Bonneau pour la première fois depuis presque 50 ans. A la Scam. Quand nous avons signé le contrat d'auteur dans l'esprit de Mai 68. Tous égaux. Lui, Liane et moi. 1/3, 1/3, 1/3. C'est lui qui touche le 0,01% qui reste.

A un moment de la discussion, j'évoque ses nombreuses interviews où il dit que nous n'avions qu'une seule boite de film. Et que nous n'avions pas continué à filmer parce qu'il n'y avait plus de pellicule. C'est faux. J'avais de la pelloche dans la voiture. 

Il me reproche alors de ne pas l'avoir tenu au courant. 

Je n'ai pas eu d'autre ressource que de lui repliquer que c'était moi le patron du projet et que je n’allais pas  passer mon temps à faire le compte des boites de pellicules avec chacun des étudiants de première année qui m’accompagnaient.

 

Liane Willemont

En fait Bonneau n’est pas intervenu sur Sauve qui peut Trotski, avant le 10 juin.

 

Jacques Willemont

Oui, en effet. Je 'lai compris lorsque je lui ai parlé du tournage en mai, au siège de l’OCI : il n’était pas là. Et dans l’imprimerie ? Il n’était pas là non plus.

 

Liane Willemont

C’est pour cette raison qu’il résume tout Sauve qui peut Trotski à ce qu’il a vu. Dix minutes de tournage devant l’usine Wonder.

 

Jacques Willemont

Mais là, il se dépasse. A part mon oreille dans le champ, il s’est très bien débrouillé. Et comme je suis pour les méthodes actives d’enseignement, j’ai parfaitement tenu le rôle de prof que m’avait confié Richard Copans, sans avoir besoin d’expliquer au tableau comment on tourne avec une caméra à l’épaule. Comme cela se faisait généralement à l’IDHEC.  Cette école prestigieuse mais « poussiéreuse et archaïque, sans contact avec le vrai cinéma » comme le dit Patrice Leconte, dans son livre Je suis un imposteur (Flammarion 2000, page 46).

 

Le récitant

Qu'est-ce que vous vous êtes dit d'autre avec Bonneau à la SCAM ?

 

Jacques Willemont

Comme il a lu le numéro d'Impact de 1978, Cinémai 68, il revient sur ce prétendu cours de Cinéma direct que j'évoque dans cette revue. 

"- Tu ne me donnais pas de cours. Je savais ce qu'était le cinéma direct".

La belle affaire. Je lui rappelle alors que je n'étais pas un étudiant en réalisation à l'IDHEC, mais que je sortais avec un diplôme de chef-opérateur.

Ce que Bonneau sera officiellement lui-même un an plus tard.

Je pose alors la sempiternelle question: 

« - Pourquoi à ton avis, je t’ai confié la caméra puisque j’étais censé être plus expérimenté comme opérateur que toi ? »

On est passé à autre chose.

 

Liane Willemont

Bonneau vit avec une vision de son rôle, déconnectée depuis 50 ans de la réalité. Et le texte de l’auteur anonyme, la recherche de paternité en cours, est nourri du discours de Bonneau.

 

Jacques Willemont

Ainsi se fait l’histoire.

 

Le récitant

Vous parliez d'un moment de grâce ...

 

Jacques Willemont

Oui. Pendant que la caméra tourne, j'envisage de mettre cette séquence au début du film. Et de construire le documentaire à partir de l'interrogation que ces dix minutes introduisent : A quoi a servi tout cela ? Ce mois de grève générale ? Ces discours sans fin, partout, à tout moment.

Cette femme disait ce qu’il fallait dire ? La seule chose à dire :

« - Je ne rentrerai pas ».

Et pas seulement pour l’insuffisance de l’augmentation de salaire obtenue. Et pas seulement pour la semaine de congés déduite (je n’ai jamais très bien compris ce qu’elle expliquait).

Non, il ne fallait pas rentrer en raison des conditions de travail qui, elles, restaient identiques.

"-Dégueulasse jusque-là. Pas de lavabo." 

Trente ans plus tard, lorsqu’Hervé Leroux tourne Reprise avec les mêmes protagonistes, l’ouvrière est absente du film. Pourquoi ?

Etait-elle vraiment disparue ? Je n’y crois pas. Ou bien, plus probable, l’a-t-il retrouvée, mais a-t-il renoncé à la filmer parce que dégradée par ses conditions de travail, son apparence ne collait plus avec l’image qu’il avait eu d’elle. Qu’il avait encore d’elle : bande-annonce de Reprise.

 

Le récitant

Vous n'en avez jamais parlé avec Leroux ?

 

Jacques Willemont

Si, en 1998, mais il m'a donné la version officielle. Je ne l'ai pas retrouvée. Ce que je ne crois pas. Aussi, j'allais prendre contact avec lui pour lui reposer autrement la question, mais ... il est décédé brusquement.   

 

La suite vient.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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© Jacques Willemont