Por qué ?

 

Quelques explications pas inutiles:

 

Éléonore

Pourquoi êtes-vous encore en colère ?

Jacques Willemont

Por qué ? Por los Argentinos.

Éléonore

A cause des Argentins ?

Jacques Willemont

Oui. Je commençais à me lasser. La plupart des pipes de mon jeu de massacre ne valent pas tripettes.

Le seul qui avait de l’envergure, c’était Rouch. Dommage qu’il se soit comporté comme une ordure Tous les autres sont bien petits. Une ou deux exceptions : ils valent mieux que ce que j’en dis, mais avec moi, ils n’ont pas été brillants, brillants.

Éléonore

Revenons à nos Argentins si vous voulez bien.

Jacques Willemont

J’ai reçu une éducation catholique, comme tous les jeunes picards, ni juifs, ni protestants. J’ai entendu cent fois ce foutu sermon sur la montagne. Par morceaux. Un morceau par-ci, un morceau par-là. Vous savez de quoi il s’agit ?

Éléonore

Non, je ne sais pas …

Jacques Willemont

Il s'agit d'une ode à la soumission. Ecoutez :

«Heureux ceux qui reconnaissent leur pauvreté spirituelle, car le royaume des cieux leur appartient! 4 Heureux ceux qui pleurent, car ils seront consolés! 5 Heureux ceux qui sont doux, car ils hériteront la terre! 6 Heureux ceux qui ont faim et soif de la justice, car ils seront rassasiés! »

Éléonore

Je suppose c’est là que le Christ aurait dit :

« Si quelqu’un te frappe sur la joue droite, tends-lui aussi la gauche ».

Jacques Willemont

Absolument. J’ai longtemps appliqué ce principe, convaincu que ce n’est pas un signe de faiblesse, mais de force. Ce geste constitue l’incarnation même de la force. La vraie force. Laisser pendre les bras, les mains ouvertes, désamorce la violence, … C’est bien connu. On admires Gandhi pour cela.

Enfin, devrait la désamorcer. Devrait. Mais il n’en fut rien. Jamais. Toute ma vie j’ai subi des violences. Rassurez-vous, d’ordre psychologique surtout. Et j’ai retenu la violence qui à chaque fois avait tendance à sourdre de moi. Parce qu’elle est terrible : je suis capable de tuer. Donc, … les bras pendant, les mains ouvertes.

Éléonore

A quelle occasion, par exemple …

Jacques Willemont

Lorsque Hervé Leroux m’interview en 1996 pour son film Reprise, réalisé à partir des images du mien, La reprise du travail aux usines Wonder, je me mets en veille. Je dis trois mots à la caméra, sans intérêt, alors que je brulais d’accuser Richard Copans, le producteur du film, de contribuer à la désinformation concernant la réalisation de Wonder.

Conclusion : au lieu qu’il se montre ouvert et généreux, il refuse de me payer les droits de reproduction et de représentation que je détiens depuis 1972. De Marin Karmitz lui-même.

Il était en effet le producteur officiel de Wonder au CNC depuis 1971. Un faux en écriture concocté par Daniel Edinger et Richard Copans, je crois (qu’il me corrige si je me trompe) lui avait permis d’en acquérir les droits.

Éléonore

Vous n’avez rien touché ?

Jacques Willemont

Il faudra qu’Hervé Leroux intervienne pour que je perçoive en 10 000 francs, l’équivalent de 1 500 euros, le prix d’une minute d’archives à la télé alors que Leroux en a reproduit plus de 10 minutes pour Reprise et que Richard Copans lui-même réalise un second film, intitulé Paroles ouvrieres, paroles de Wonder, en payant aucun droit.

Éléonore

Il fallait le poursuivre, prendre un avocat …

Jacques Willemont

Un avocat ? J’en ai pris un dix ans plus tôt lorsque Daniel Edinger utilise Wonder dans Génération.

Éléonore

Sans payer les droits, je suppose.

Jacques Willemont

Oui, oui. Je crois me souvenir qu’il a écrit quelque part … que ce film faisait partie … laissons tomber. Eh bien, j’ai demandé à Henri Choukrfoun, un avocat spécialisé du cinéma, de contacter Kuiv, le producteur de Génération, afin d’obtenir gain de cause. Il a envoyé une lettre. On lui a répondu poliment. Il m’a expliqué que cela n’allait pas être simple … puisque Edinger faisait de Pierre Bonneau, le réalisateur du film. J’ai renoncé. Il faut bien que les avocats vivent.

Éléonore

Et pour Copans ?

Jacques Willemont

Richard Copans est le fils de Simon Jacob Copans, dit Sim Copans, célèbre homme de radio franco-américain. Palmes académiques, Officier de la Légion d’honneur, Commandeur des Arts et des Lettres, ...

Jacques Willemont est le fils de Clotaire Willemont, marchand ambulant.

(silence)

Éléonore

Et alors ?

Jacques Willemont

Rien. Enfin, si : nous ne vivons pas dans le même monde. Je pense qu’il a eu moins de mal que moi pour entrer à l’IDHEC.

Éléonore

Là, vous manquez d’élégance.

Jacques Willemont

Une anecdote. Dans les premiers jours de l’occupation de l’IDHEC en 68, les résultats du concours d’entrée ont été publiés. Liane, avec qui je vis toujours, était venue aux nouvelles, puisqu’elle s’y était confrontée. Déception. Une ombre sur son visage que madame Nicolas, la sous-directrice de l’IDHEC a saisi. Elle s’approche de moi et m’admoneste :

« -Pourquoi vous ne m’avez rien dit ? … »

Éléonore

Elle vous avait à la bonne ?

Jacques Willemont

J’étais bien vu. L’été précédent, avec Bernard Leblanc, nous avions représenté l’Institut au festival de Locarno. Certes, j’aurais dû, … En fait, non. D’abord, Liane a pris en main un Nagra et elle a enregistré de juin à juillet 68 tous les sons de suivi du film Sauve qui peut Trotski (film « disparu »). Le son de Wonder, c’est elle. Plus tard, elle a montré ses compétences comme productrice sans avoir besoin de passer deux à trois ans à écouter des profs pas toujours à la hauteur (Patrice Leconte n’est pas plus tendre que moi en décrivant l’IDHEC comme « le prestigieux établissement de ses rêves qui se révéla poussiéreux et archaïque, ... »

Éléonore

Les Argentins, s’il vous plait.

Jacques Willemont

Donc, comme je le disais, je commençais à me lasser de reprocher à l’un et l’autre, leurs petits et grands manquements quand, il y a quelques jours j’ai vu deux films argentins : Dans ses yeux de Juan José Campanella et Les nouveaux sauvages de Damián Szifron

Les Nouveaux sauvages est un film sur ceux pour qui, une trahison amour, le retour d'un passé refoulé, la violence enfermée dans un détail quotidien, constituent autant de prétextes qui les entraînent dans un vertige où ils perdent les pédales et éprouve l'indéniable plaisir du pétage de plombs. A voir. Jubilatoire.

Quant à Ricardo Morales, le mari de la victime de Dans ses yeux, je ne vous en dis rien. Mais ces deux films m’ont rappelé que la vengeance est un plat qui se mange froid. Glacé même pour ce second film.

Éléonore

Je ne suis pas obligé de vous approuver ?

Jacques Willemont

Non. Mais vous verrez : il sera instructif de voir ce que toute mon agitation va produire. Rien probablement, … Toutefois, … J’attends. J’ai tout mon temps. Je vais vivre 150 ans. Pour pouvoir aller pisser sur leurs tombes. Je l’ai déjà fait pour un.

 

Chaton le 30 août 2018

 

 

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