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J.W.

14 ans 

 

 

Lorsque j'ai atteint mes 14 ans ...

... j'ai su que je ne pouvais rien attendre de bon de la grande majorité des adultes.

 

Combien d'hommes, de femmes ont déjà raconté avec talent les événements de leur vie qui les ont conduits à émettre le même jugement ? Je ne vais pas encombrer les rayons des librairies avec un récit de plus.

Encore moins l'écrire dans les pages d'un site internet qui impose d'être bref.

Vous pouvez toujours imaginer ce que vous voulez. Après tout, c'est certainement plus intéressant que la réalité : avec l'imagination de plus en plus morbide des scénaristes et des écrivains, il devient rare que la réalité dépasse la fiction.

 

 

Ce que je raconte volontiers ...

... c'est ma double éviction du système éducatif. Parce que c'est instructif et que ce double événement a orienté toute ma vie.

 

Cela a commencé à la fin de la 7ème, du CM2 si vous préférez. Je me souviens des conciliabules entre mes parents et mes oncles maternels. Tout en discutant gravement, ils me jetaient des coups d’œil en coin. Qu’avais-je fait ? Rien, j’en étais certain. Enfin, il y a toujours un petit truc qui … mais là je ne savais vraiment pas.

J’ai compris plus tard que l’instit de mon village avait déconseillé à mon père de m’envoyer au collège. J’y perdrais mon temps. J’étais incapable de suivre.

Il est vrai que si l’éducation consiste à réciter du Ronsard, il était inutile que je m’instruise. Voyons, un effort Jacques. Essaye de te rappeler : « Mignonne, allons voir si la rose, qui ce matin avait déboutonné sa robe rouge au soleil, … ». Vous voyez le genre et je ne le faisais pas exprès.

 

Ils m’observaient pour savoir si j’étais plus bête que je ne le paraissais : « Il n’est pas idiot quand même ! ». Il y a tellement de gens qui font illusion.

Il fut décidé que je partirais en pension au collège de Montdidier, sur le Mont où Charlemagne a emprisonné Didier, le roi des Lombards, après lui avoir foutu la pâtée.

 « Ah, ça vous en bouche un coin ».

 

 

Montdidier

J'étais comme Didier, le Roi des Lombards : emprisonné.

Que des mauvais souvenirs sur lesquels je préfère tirer la chasse. C’est pas élégant, je sais, mais la vulgarité m’empêche de m’apitoyer sur moi-même. J’étais turbulent alors, pour me punir : « Vous m’écrirez 100 fois … une connerie quelconque ». J’oubliais de les faire ces fichues lignes, enfin quand je dis que j’oubliais c’est faux. Je refusais de le faire pour survivre intellectuellement. Alors, évidemment, j’entendais : « - Le double, vous m’écriez 200 fois … ». Puis la suite. «- Je préviens vos parents, vous resterez au collège dimanche ! ».

 

Moi, je m’en foutais, j’écrivais un roman préhistorique. J’avais lu La guerre du feu et le directeur du collège était devenu un « méchant » auquel je faisais subir les pires avanies. Bien fait pour lui ! 

Lorsque j’ai vu la première fois le film Le magnifique de Philippe de Broca, j’ai pensé immédiatement à mon propre « roman ». Dommage. Je n’ai retrouvé que deux pages. Bien plus tard. C'est ce monstre d'adulte qui m'a fauché toutes les autres.

Quatorze ans plus tard, d'autres "adultes" feront disparaître mon premier film.

Il y avait bien sûr les parties de cape et d’épée. Chaque jeudi, nous partions en promenade le long de la rivière des Trois Dons. Mon comportement de révolte était appréciée par mes codétenus. Ils m’accordaient volontiers le premier rôle dans nos jeux. Un jour Vercingétorix, un autre d'Artagnan et même Napoléon. Comme un con, comme beaucoup de français, mal informé sur ce boucher, je l'admirais. Je partais à l’assaut des Teutons, des Rosbeefs, des Joueurs de castagnettes, en fustigeant mes généraux, Murat, Ney, et … je ne sais plus. 

Je reprends. Je ne fustigeais pas. J'encourageais de la voix mes généraux, ... Je n'ai jamais fustigé quiconque. J'ai toujours commandé en douceur. Par la persuasion. 

 

Question

C'est quoi cette image tournante ?

 

Réponse

Elle est censée représenter la collision de deux trous noirs. Je l'ai placée là comme "pense-bête" : il faudra un jour que j'évoque le trou-noir qui a perturbé ma vie lorsque j'avais quelque 12 ans. 

 

 

Même enfant, on finit par sortir de prison.

Enfin, on le croit. Et puis ...

 

Cela s'est passé un samedi après-midi. Mon père était venu me chercher en voiture et on allait ...

Mon écriture se dégrade. Dire qu'enfant j'évitais les "on". 

"Quand nous fûmes arrivés rue Albert 1er ... " C'est comme ça que j'écrivais dans le "roman" préhistorique. Du passé simple au passé antérieur, avec des zestes de plus que parfait, évidemment ...

"Nous nous apprêtions à dire bonjour à ma tante et à ma cousine qui habitaient dans la rue, là à droite, quand ...

 

 

.. la foudre m'est tombée dessus. 

Monsieur Cordier, professeur d'anglais, tel Zeux, me foudroya.

"-Ah, monsieur Willemont. Il fallait que je vous parle".

Reconstituons les faits. Comme il s'agit d'un crime - si, si - il faut faire cela sérieusement. Nous étions là, mon père et moi, à l'emplacement de la croix.

Au début, le père Cordier a les pieds dans le caniveau ... Quand il monte sur le trottoir, nous sommes bien obligés de reculer.

Derrière moi, le monument aux morts sur lequel figure le nom d'un cousin de mon grand-père "Mort pour la France !", paraît-il.

Mon grand-père n'était pas du même avis : "Mort pour des conneries", préférait-il.

 

Le père Cordier poursuit :

"C'est inutile de l'envoyer au lycée, vous dépenseriez de l'argent pour rien !".

 

De quel droit ce petit prof d'anglais dont la soeur, en plus, avait épousé mon tortionnaire, le directeur du collège, se permettait de s'occuper du budget de ma famille ? Parce que j'étais incapable de formuler une phrase en anglais ?

Non, parce que j'étais "différent" ? Ni noir, ni jaune, ni rouge ... différent. Simplement différent.

Parce que je regardais les gens droit dans les yeux ? Je l'ai toujours fait. La tradition familiale veut que lorsque le docteur m'a sorti du ventre de ma mère il a remarqué :

"- Il me regarde droit dans les yeux avec un certain air d’insolence qui ne présage rien de bon".

Ben oui ! Ils sont tellement nuls ces adultes, que le regard insistant d'une enfant les perturbe :

"- Baissez les yeux Willemont !" me disait-on.

Les adultes qui ne peuvent pas soutenir le regard d'un enfant sont de bien médiocres gens. Je les voyais comme ces "réducteurs de têtes" dont j'avais découvert l'existence dans une revue. L'Illustration peut-être.

Bien plus même : comme des "réducteurs des rêves que les enfants ont plein la tête".

 

Ah, j'oubliais. Changement de programme à l'armée. Là, des crétins hurlent :

"- Regardez-moi, droit dans les yeux".

Il faudrait qu'ils se mettent d'accord. Admettons, droit dans les yeux. Où plutôt droit sur les sourcils. Ou droit sur l'oreille. Pas sur la rétine. Le regard un peu vague. Sinon, ...

 

Des années plus tard, lorsque je réaliserai un film sur Mai 68, un jeune beur m'expliquera comment, lui, pour une autre sorte de différence, avait été également éjecté du système éducatif "normal".

Plus tard, lui aussi a bataillé pour revenir dans le circuit "normal". Il rêvait de reprendre des études, d'aller en fac peut-être. Je sais combien c'est difficile. Je l'ai de tout coeur encouragé. 

 

Bis. De quel droit, ce petit prof ... ? 

 

 

Heureusement, ces médiocres ne peuvent rien sur les élans du coeur.

C'est à cet endroit (cliquez pour voir) que cela s'est passé. Dans la roseraie aujoud'hui disparue. J'ai échangé mon premier baiser. Un baiser sucré. Avec Monique. Elle avait

12 ans comme moi.

Je m’étais éloigné de la table autour de laquelle ma famille était réunie pour ma communion.

Monique et moi allions dans le même collège. Elle à gauche, côté des filles. Moi à droite, comme à l'église.

Elle habitait à 150 mètres du restaurant. Elle était venue, pour voir. Pour me voir.

Nous nous étions écartés vers la roseraie et j’avais … Oui, c’est bêtement romantique, mais j’étais très attachée à Monique. Chaque été, elle passait ses vacances chez sa grand-mère à un quart-d’heure en vélo de chez moi, à Ansauvillers. Je poussais sa balançoire. C’était tendre.

 

Une garce en réalité. Un jour, un copain arrive un peu essoufflé – l’essoufflement, ce n’est pas du roman, je me rappelle très bien –. Il était gêné de me le dire :

"- J’ai vu Monique qui embrassait un garçon sur le terrain de football."

 

Ah ! A l'instant même, avec Monique, ce fut fini. A tout jamais. Mais, malgré cette incommensurable trahison, elle est toujours la fille de mon premier baiser.

 

 

 

 

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© Jacques Willemont