De l'Afrique et des Africains

Un dialogue virtuel

 

 

.. ou plutôt un dialogue avec le vent. 

 

« - Te te souviens Rouch de cette belle journée d’été 1977, au cours de laquelle tu pensais tirer un trait sur le projet De l’Afrique et des Africains ? Rassure-toi. Avec les moyens que tu as employés, tu y es parvenu. Comme l’année suivante pour Cinéma du réel.

Ce que tu ne sais pas, ou a feint de ne pas savoir, c’est que tu as détruit l’un des projets les plus ambitieux pour l’ensemble de l’anthropologie audiovisuelle mondiale ?

« Mondiale » est approprié puisque j’avais déjà réalisé ce que toi, avec tous les moyens financiers, humains, relationnels dont tu disposais, n’avais pas été capable : diffuser devant probablement 10 millions de téléspectateurs les films produits par le CNRS à coups de subventions et que presque personne ne voyait.

Du fric, tu en trouvais comme tu voulais. Sans risque. Moi, pour réaliser cet exploit - c'en est un, il n'y a pas d'exemple comparable -, il faudra que je m’endette personnellement. Et de ton fait, il faudra que je rembourse ma banque sur plusieurs années. »

 

Voilà ce que j'aurais dit à Jean Rouch - pour commencer - s'il avait fêté son centenaire sur ses deux pieds. Mais, ...

 

On dit parfois qu'il ne faut pas juger les gens sur leurs actes, mais sur la "manière dont ils les accomplissent". 

Il est instructif de connaître ce qui s’est déroulé dix minutes après ma mise à mort à la Maison des Sciences de l'Homme, cette belle journée d'été.

 

Mais d'abord voyons comment j'ai vécu cet assassinat professionnel et social.

Abasourdi par la haine que distillait tout son être, je le regardais, presque apitoyé,  en train de tuer celui qui, par souci d’indépendance - mieux de liberté – n’avait pas accepté de tenir le rôle du fils. Vous pensez que je délire ? Attendez un instant.

 

 

Est-ce utile de signaler que deux autres personnes étaient présentes :

Jean-Michel Arnold, un type bien parti, le fils la « pasionaria des pauvres » (il a mal vieilli, courant en tous sens après les honneurs)

Le producteur Philippe Dussart invité comme expert, il a fini à charge.

ner une certaine légitimité au meurtre rituel.

 

Revenons à la "manière dont il a accompli" ce crime, parce que c'en est un.

 

 

Un crime contre l'intelligence.

- Je t’envie pour des premiers pas dans la vie, ton père directeur du Musée océanographique à Monaco. Je t’envie, mais je ne te le reproche pas. Je te reproche de ne pas respecter ceux qui défrichent les chemins de leur vie seuls, bien seuls parfois, en prenant des risques.

"Risque", un mot que tu ignores (sauf pendant la guerre peut-être, parce qu tu fus soldat).

 

Respecter son … quoi ? Etais-je un adversaire ? Que nenni, puisqu’à Venise, en 1972, en présence d’Enrico Fulchignoni justement, tu me présentais à la Direction du CNRS comme

le futur directeur du futur SERDDAV, devenu CNRS Images (c’est Jean-Michel Arnold qui a récupéré cette direction).

Non, je suis celui qui a refusé de vivre dans ton ombre, parce qu’il se savait meilleur que toi dans certains domaines. Et tu le savais très bien. C'est pour cela que, le 30 aout 1973 vers 14h, à Chicago, tu m'as déclaré la guerre ... Aucune ambiguité. Vingt témoins.

« - Entre nous, Willemont, maintenant c'est la guerre !"

Tu te souviens ? Tes propos même.

 

 

Un cynisme abject

- Te souviens-tu AUSSI, ce que tu as dit lorsque tu es passé devant le Raspail, le bar au coin du boulevard et de la rue du Cherche-Midi où tu t’engageais pour aller, je crois me rappeler, chez Enrico Fulchignoni qui perchait à deux cents mètres ?

J’expliquais à Jean-Pierre Olivier de Sardan que le projet que nous étions en train de monter - Les Explorateurs de l’Afrique - était mort-né (ensemble, nous avions déjà officialisé au CNC son film La vieille et la pluie et coréalisé Le mariage d'Hamey et Adissa un film de la série "De l’Afrique et des Africains").

Notre projet était mort parce tu venais de commencer ton oeuvre de destruction.

Lorsque tu es passé devant Sardan et moi, te souviens-tu de ce que tu as dit ?

Avec un petit sourire supérieur ? 

« Willemont, il faut apprendre à perdre avec le sourire » ?

 

Lorsque tu t'es engagée vivement sur le passage clouté de la rue du Cherche-Midi, sans regarder derrière toi, tout à ton numéro théâtral, une voiture venait du boulevard Raspail et s'apprêtait à tourner à droite : j’ai tendu le dos. Je n’ai pas prié, je ne suis pas croyant. Et si Dieu existe malgré mon scepticisme, il n’est pas assuré qu’il eut accompli ce que je lui aurais demandé.

La voiture a freiné à temps. Dommage ! Tu le méritais. Six mois dans le plâtre, … j’aurais rigolé. Et peut-être que Dieu … Mais je n’ai pas prié.

Tant pis, je ne saurais jamais. Bien que dans pas longtemps, au rythme où vont les choses. Je suis dans ma huitième décennie.

 

Comme tu es très "fort" - si, si, je t'assure - tu feras mieux deux ans plus tard avec L'Homme regarde l'Homme, futur Cinéma du réel.

 

J'aborde la question ailleurs.

 

 

 

 

Version imprimable Version imprimable | Plan du site
© Jacques Willemont