Remonter au niveau supérieur de l'arborescence "Cinéma du réel"

 

 

 

Cinéma du réel

Les quatre cavaliers ...

 

 

 

... de l'Apocalypse. 

 

Les Quatre Cavaliers de l'Apocalypse par Viktor Vasnetsov (1887).

 

De droite à gauche : Conquête, Guerre, Famine et Mort. L'Agneau est visible au sommet.

 

 

Cette image métaphorique illustre bien les quatre personnes qui ont osé imposer un rendez-vous en 1978 au directeur de la BPI pour me dézinguer.

Observez le Roi couronné en tête. Le Roi ? Enfin, le Pape du film ethnographique.

Pourquoi ce rendez-vous de dézingage ?

Il y a quelques années, j'ai fait écrire sur la page Wikipédia de Rouch, les lignes suivantes :  

"En 1978, il s'intéresse avec Jean-Michel Arnold, au festival L'homme regarde l'homme créé par Jacques Willemont en 1975 à Créteil, puis déplacé en 1978 à Beaubourg. Ils se l'approprient et le rebaptisent Cinéma du réel ; le festival existe toujours".

Depuis, quelqu'un - je ne sais pas qui - a changé "1978" en "1979". C'est absure : cela n'a pas des sens.

 

 

Question

1978 ou 79 ?

 

J.W.

1978, évidemment. La première édition de "Cinéma du réel" a lieu en 1979. 

 

Question

Une telle razzia a dû avoir des dommages collatéraux.

 

J.W.

Oh, que oui. De très nombreux dommages.

1 - mort de la revue Impact.

2 - arrêt de la Série De l’Afrique et des Africains (puis De l’Amérique et des Américains, qui allait suivre, etc.) dont les 13 premiers éléments de la série ont été diffusés, je le rappelle, dans 17 télévisions dans le monde (record absolu pour une série d'ethnographie pure et dure).

Ces films adaptés de ceux que les ethnologues avaient réalisés et qui avaient été visionnés par moins de deux mille personnes, avaient été vus grâce au talent de Liane Willemont par 7 à 10 millions de spectateurs dans 17 pays, en 14 langues.

3 - arrêt de L’Encyclopédie des peuples. (Xavier de France - le mari de Claudine, très proche de Rouch - n'a-t-il pas laissé entendre à un doctorant que le grand homme pourait renoncer à diriger sa thèse, s'il continuât à travailler avec moi (si, si, cela aussi est vrai. De toute manière tout est vrai : je ne mens pas. Par nature).

4 - arrêt de la production de films rares à l’époque : 7 production, la société dirigée par Liane Estiez-Willemont, avait produit Les phalènes (1975) de Philippe Valois (l'un des tous premiers films sur l’homosexualité), L’autre France d’Ali Ghalem (l’un des tous premiers films sur les travailleurs immigrés),mais aussi, non pas pour leur sujet, mais pour leur forme, And my name is Marcel Gotlib (1974) de Patrice Leconte, Le cœur gros (1973) de Jean-Claude Forest, etc.

5 - mort symbolique de Jacques Willemont, interdit de séjour dans le monde du cinéma ethnographique, interdit de séjour au CNRS audiovisuel dirigé par Jean-Michel Arnold, interdit de séjour dans les arcanes du CNC tenu par des gens comme Jack Gajos (il supprimera au dernier moment la subvention du CNC pour le festival L’homme regarde l’Homme n° 4, celui de la bravade),

6 - etc. etc.

 

Question

Et quarante ans après ?

 

J.W.

Les gens de Beaubourg n'ont toujours pas eu le courage de reconnaître leur faiblesse. Leur lâcheté est un mot plus approprié. Olivier Barrot à Créteil avait subi la même pression,  mais lui avait résisté.

D’un côté, il y a un créateur qui sait prendre des risques ; de l’autre, des petits fonctionnes tremblotants, seulement préoccupés par leur carrière.

 

Question

Et pour le milieu des ethnocinéastes ?

 

J.W.

Il n'y a pas longtemps, un ethnologue m'a dit.

"- Mais c'est normal que Beaubourg ait mis fin à votre collaboration, s'il est vrai que toi et ta femme diffusiez le film de Vincent Blanchet sans son accord ?".

On pose une question et on fournit la réponse soi-même.

 

Dialogue imaginaire

Imaginons ce que Jean Rouch et Vincent Blanchet ont pu dire pour préparer leur entrevue du 10 juin 1978, avec le directeur de la BPI.

Puisque nous sommes dans le domaine de la fiction, imaginons également qu'une femme, membre du Comité du film ethnographique, est présente.

 

Jean Rouch

Willemont doit partir.

 

Vincent Blanchet

Il ne faut pas rater le coup comme il y a deux ans, avec Olivier Barrot à Créteil.

 

La femme

J'ai préparé une liste de trucs qu'on peut lui reprocher, comme la projection des films du festival à ses étudiants à Strasbourg.

 

Jean Rouch

Cela ne va pas très loin. Il faut assommer le directeur de la BPI avec un argument choc.

 

Vincent Blanchet

Je n'ai qu'à dire que sa femme vend mon fiilm aux télés sans mon autorisation.

 

La femme

Ce n'est pas possible. Le directeur de la BPI doit savoir que pour tirer une copie d'un film, il faut une autorisation du producteur.

 

Vincent Blanchet

Mais on dit bien que pour la série De l'Afrique et des Africains, il n'avait pas l'autorisation de faire des internégatifs.

 

La femme

On le dit, mais ce n'est pas vrai. Willemont avait évidemment l'autorisation. Sinon, le labo n'aurait pas fait le travail.

 

Vincent Blanchet

Qu'importe. Je vais affirmer que sa femme diffuse mon film sans autorisation. Le directeur de la BPI n'y verra que du feu.

 

Jean Rouch

On verra bien et, je ne vous apprends rien : dites n’importe quoi, même des mensonges, il en restera toujours quelque chose.

 

 

Pour illustrer leur dialogue imaginaire, j'ai cherché des photos et j'ai eu l'heur de tomber sur deux perles :

Deux "Minutes de bonheur" enregistrées par l'INA et 1998 (20 ans après le meurtre rituel de votre serviteur).

 

Jean Rouch et Vincent Blanchet

 

Ayant écrit le mot "serviteur", je me suis mis à rêvasser. Je suis parti du côté de Bourdieu et de la campagne de critiques dont il fait actuellement l'objet.

Ses travaux auraient, paraît-il, tendance à justifier tous les discours sur la prédétermination sociale des gens.

J'ai entendu :

"- C'est des conneries ce qu'il dit [Bourdieu]. Chacun n'a-til pas sa chance ? Si on ne la saisit pas, c'est qu'on ne vaut rien".

Pensée tout à fait digne de Jacques Seguéla et Donald Trump (le trompettiste disneyen).

 

Avec ces "Minutes de bonheur", vous avez vu à l'instant, sûrs d'eux, le fils d'un officier de marine, météorologue, explorateur, directeur du Musée océanographique de Monaco, et le fils, né à Neuilly, d'une mère actrice et d'un père poète.

 

Il faut avoir un sentiment très vif de superiorité, accompagné d'une certitude absolue d'impunité pour oser utiliser des méthodes aussi viles, pour mentir aussi bassement, afin de dézinguer quelqu'un.

A l'inverse, l'homme - ou la femme - visé, ne dispose pas des armes "sociales" nécessaires pour se défendre dans une telle situation. Il n'a pas un avocat dans ses relations. Il n'a même pas l'habitude de faire appel à un avocat. 

Cela me rappelle le jour où, à la Maison des Sciences de l'Homme, au 54, boulevard Raspail, Rouch vient de détruire le projet De l'Afrique et des Africains,

un projet fabuleux, porteur de quelque chose de bien plus grand encore et qu'il me dit goguenard : "Willemont, il faut apprendre à perdre avec le sourire".

 

Passons. 

 

 

Question

Quels étaient vos autres rapports avec Rouch ?

 

J.W.

Tant que je suis resté dans l'ombre de Viviana Paques, tout allait bien. Comme j'étais un rare - le seul ? - professionnel dans le cinéma ethnographique, il a rêvé de me mettre sous son aile. 

En 1972, à Venise, lors du Festival de films ethnographiques organisé par l'Unesco,

il m'a proposé de devenir le responsable du futur SERDDAV, futur CNRS images, futur CNRS audiovisuel (je m'y perds) ?

C'est à ce titre qu'il m'a présenté à la direction du CNRS qui avait fait le voyage.

 

Question

Et pourquoi cela ne s'est pas fait ?

 

J.W.

Parce qu’être une roue du Carrosse Rouchien ne m’intéressait pas. Il en avait déjà pas mal de « roues ».

Et puis … il y a eu cette fameuse projection de Moussem au cours du Festival. A la fin du film, la salle s'est levée pour applaudir.

Imaginez que cela vous arrive. C'est votre second film (mon premier important, c'est "Wonder"), et la salle vous ovationne. 

Quelle émotion pour moi. Enrico Fulchignoni, fonctionaire de l'Unesco, organisateur du festival, un italien s'est appoché de Viviana Paques, directrice scientifique du film (mais surtout une "payse", une italienne comme lui) et il lui a conseillé discrètement de rester un jour de plus, parce que … le jury parait-il …

Au moment de la proclamation des résultats, rien. Pas un mot.

Enrico Fulchignoni, un peu gêné explique à Viviana Paques que … quelqu’un n’a pas voulu que … Très embarassé.

 

Question

Vous n'êtes pas un peu parano ?

 

J.W.

Je n'ai pas assisté à cette discussion, mais je tiens tout cela de Viviana. Fulchignoni a dû être témoin de quelque chose. 

Sacré Fulchi. Il m’a défendu autant qu’il a pu le faire lorsque la foudre m'est tombée dessus 6 ans plus tard. Je l’en remercie. A travers le temps et l'espace.

 

Question

Pourquoi Rouch aurait-il fait cela ?

 

J.W.

D'une part, je l'en crois capable et, surtout, me voulant sous son aile, il ne fallait que j'attrape la grosse tête.

Il n'était pas question que je sois récompensé dans ce festival comme il le fut, 15 ans plus tôt, dans le même festival à Venise, pour Les maîtres fous.

 

Question

Il vous voulait à sa botte. 

 

J.W.

Que de mesquineries. Comme quoi, finalement, il n'était pas si grand que cela. Plus tard, il n’acceptera pas que je fasse mieux que lui dans certains domaines. C’est là sa limite. 

Il m'a zombifié, comme il l'a fait pour Jane sa femme. Enfin, c'est ce que disait Viviana Paques.

Elle les connaissait bien tous les deux et surtout Jane, toute jeune, pleine de vie, arrivant des States.

 

Cette photo dit beaucoup. Je ne sais pas si son auteur, Françoise Foucault, s'en est rendu compte avant de la publier sur Internet ?

 

Question

Vous connaissiez Jane, sa femme ?

 

J.W.

J'ai passé deux heures, en tout et pour tout, avec Jane Rouch. Je n'ai jamais raconté à Rouch ce qui s'était passé. Il n'est jamais trop tard. Sait-on jamais.

"Jean, regarde-moi. Écoute moi. Tu m’avais demandé d’aider Jane à tourner un film de "Une minute", pour la catégorie "extrêmement courte" du festival de Chicago. Ce devait être en 1971-72.

Tu as fourni la pellicule –une bobine de trente mètres – et nous sommes partis, Jane, un collaborateur du Comité du film ethnographique dont elle voulait faire son personnage principal, Liane au Nagra, moi avec ma propre caméra, une Éclair-Coutant que j’avais achetée d’occasion et en 24 mensualités.

 

Nous nous sommes dirigés vers la station Luxembourg pour monter dans l’ancienne ligne vers Sceaux, avant qu'elle ne devienne le RER. Jane m’a demandé de filmer le collaborateur du Comité du film ethno regardant debout, par la fenêtre.

Je pose deux questions banales. Quel cadrage ? Que doit faire cet homme ? Est-ce un plan fixe ?

Jane me regarde sans donner l’impression de comprendre. Puis elle s’assied sur un banc.

Elle sort de son sac, des boules Quies qu’elle introduit dans chaque oreille, puis un masque noir qu’elle place sur ses yeux. Elle ne bouge plus jusqu'au terminus.

Nous descendons. Jane s’éloigne. Le collaborateur la rejoint, lui demande si elle a besoin de quelque chose. Non. Elle nous quitte. Nous rentrons.

 

Question

C'est tout ?

 

J.W.

Oui, mais c'est beaucoup. Finalement, je suis très content d'avoir refusé son offre de diriger ce qui allait devenir le SERDAAV puis le CNRS audiovisuel. 

En tant que cinéaste il a compté. Il compte toujours. Il a même un club d'adeptes qui t'encense. Je dis bien des "adeptes" comme dans une secte. C'est ridicule. D'autant plus qu'en tant qu'homme, c'est pas vraiment cela.

 

Question

En conclusion ?

 

J.W.

Heureusement que je vis en France. Dans une démocratie, une presque "vraie". Elle me protège.

Dans d'autres pays, en d'autres temps, après le passage des "4 Cavaliers de l'Apocalyspe", je serais certainement mort. Abattu par un membre de la secte rouchienne ? Finalement, je suis un peu, beaucoup, passionnément parano.

 

 

 

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